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28 avril 2010 3 28 /04 /avril /2010 14:07

Parmi les textes publiés dans ce recueil, voici la  vision de Valandraud selon le « Petit guide fantasmatique, romanesque, immoral et sensuel du goût du vin & de la peau des femmes »  écrit par Vincent Pousson  - recueil de textes accompagné de nouvelles de Marie Bardet, et publié aux éditions de la Presqu’Ile.

 

L’Invention du possible : Château Valandraud

 

« Cinq heures au moins, ont coulé sur ces deux corps depuis que la porte s’est refermée. Cinq heures, peut –être six, tout cela n’a pas plus d’importance que le soir qui tombe incognito derrière les volets clos. La volupté étreint, mais ne porte pas de montre à ses bras de pieuvre.

Brutalement tirée de la froidure hivernale, la chambre transpire l’amour. D’une main sûre malgré la pénombre et l’essoufflement, la femme se saisit de la bouteille brune posée sur la table de chevet, juste à côté du vieux rose de l’abat-jour. Elle porte l’étroit goulot de bronze à son visage, le colle contre ses lèvres, esquisse  une légère grimace au contact du  verre et mâche une longue bouchée  de ce qui aurait  pu être  une pâte de fruit aux épices.

Peu à peu, elle ressent dans sa gorge, toute l’intensité de ce liquide opaque. Concentré comme un châteauneuf-du-pape. Fort comme un pic-saint-loup.  Complexe comme un grand médoc.  Fier comme un madiran. Il n’est rien de ce qu’elle connaît puisqu’il est tous les vins à la fois. Plus qu’un vin, il est la concrétisation d’un fantasme, l’invention du possible.

Chaque gorgée la rend à elle-même. Elle s’abandonne, ouvertement impudique, sur ce lit  dévasté, intime et minuscule théâtre d’opérations de corps à corps déchirants. Cristalline  comme le timbre de sa voix qui s’éclaircit jusqu’à devenir enfantine. Vierge,  oublieuse de la bataille livrée à son sexe, apaisée comme une madone aux yeux gonflés.

Chaque gorgée la rend à elle –même, mais elle n’entend pas se rendre. Elle ne doit pas se rendre. De toutes façons, elle se lassera de ce goût comme de tous les autres. Il ne passera pas  la première caisse. Comment pourrait-elle se résoudre à ce en quoi elle a décidé, depuis si longtemps, de ne plus croire ? Qui est-il d’abord pour oser ainsi s’immiscer ? Il se sent fort mais il n’est rien. Qui est-il ce vaniteux, ce prétentieux ? Qui est ce vin ?

Lui, c’est un vin impossible. Et c’est bien pour cela qu’il existe. A l’opposé de tous les critères rationnels, de la « viabilité économique » et de ces ennuyeuses fadaises qui encombrent le quotidien jusqu’à diluer le goût de toute chose. Lui,  a le goût de la folie.

Elle, c’est une femme impossible. Et c’est bien pour cela qu’elle existe. A l’antithèse de toutes ces honnêtes épouses gorgées de serments mièvres et adultérins distillés jusqu’à effacer l’envie. Elle, a le parfum de la passion. Le buste penché en arrière, calé sur une tempête de draps et de couvertures, elle écarte les cuisses avec un mélange de désinvolture, de candeur et d’arrogance. Il la regarde et ne peut s’empêcher de penser à ce tableau de Courbet, L’Origine du Monde.

Pourtant, le vin la gagne. Habite son corps. Mais, tout au creux de son ventre, c’est lui qui est dompté. Apaisé à son tour,  car il a trouvé sa place. Leurs chairs se mélangent jusqu’à se confondre, jusqu’ à se fondre en un alliage impossible qui, pourtant, devient possible car, l’un et l’autre ont décidé d’exister.

Assurément, le vin extravagant du Château Valandraud,  rejeton de l’absolue volonté humaine, ne deviendra lui-même que marié  au nombril impavide de cette femme. Et de cette femme seulement… »

 

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Published by Jean Luc Thunevin - dans Divers
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commentaires

Iris 28/04/2010 18:17



Un bien joli texte. Dommage, que ce petit livre soit épuisé - Marie Bardet m'en avait parlé lors de sa visite surprise à Lisson l'année dernière:-).