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4 mars 2008 2 04 /03 /mars /2008 13:06

Retrouvé dans les archives en ligne de L'express, un article sur Valandraud datant de 1997  !

14/08/1997  L'Express n° 2406

 
Vins: le franc-tireur du Bordelais
par Georges Dupuy
 
Avec son saint-émilion, le château- de-valandraud, Jean-Luc Thunevin bouscule la hiérarchie des grands crus. Et pas mal d'habitudes
 
 
Le Bordelais cache bien son jeu. Tout semblait ainsi réglé pour l'éternité entre les 200 hauts et moyens seigneurs des crus classés et l'immense piétaille des petits et moyens producteurs. Mais, telle une bonne famille bourgeoise, le vignoble a son lot d'enfants ingrats, de précurseurs à la marge et de francs-tireurs. Comme Jean-Luc Thunevin, sur la rive droite de la Garonne.
Passe encore que son vin, le château-de-valandraud, un saint-émilion coloré et structuré, aux parfums de fruits mûrs, sinon de confiture, encore complètement inconnu du grand public, soit sorti en primeur, comme les très grands crus, ceux qui font la tendance de l'année (voir l'encadré page 42)... mais que son millésime 1996 s'arrache à 480 F la bouteille, 255 F plus cher que le château-l'angélus, l'une des stars du vignoble, récemment classé premier grand cru! Déjà, dans le Médoc, de l'autre côté de la Garonne, les propriétaires des grands crus classés avaient bondi quand, à Saint-Julien, Michel Delon avait mis en vente 40% de son superbe léoville-las-cazes 1996 à 380 F.
«Je ne suis pas un concurrent des grands châteaux», commente Thunevin, lucide et modeste. Trop, peut-être. En septembre 1996, le valandraud s'est négocié à Londres, chez Christie, à 2 500 F la bouteille. Plus cher qu'un château-pétrus. Cette année, dix jours après sa sortie, le valandraud valait déjà 1 500 F, et les premières reventes frôlaient la barre des 2 000 F.
A part son nom, rien ne prédisposait vraiment Thunevin, fils de pieds-noirs, à devenir le trublion du Bordelais. Loin des 85 hectares d'un Lynch-Bages, la surface de Valandraud est modeste: 2,5 hectares. La propriété date seulement de 1989. Dans ses vies antérieures, Thunevin a été bûcheron, employé de banque et brocanteur, avant de lancer deux bars à vins à Saint-Emilion.

«Moi, je ne suis pas né avec un taste-vin dans la bouche», explique-t-il, en se reconnaissant quelques influences majeures, notamment celle de la fermentation en barriques, empruntée au château-le-pin, un pomerol mythique: 1,2 hectare, pour une récolte de 3 000 bouteilles presque totalement exportées. Pour le reste, Thunevin avait quelques idées bien à lui, testées avec son ami d'enfance Alain Vauthier, jeune propriétaire d'Ausone. L'alliance indéfectible du coprince de Saint-Emilion (avec cheval-blanc) et de l'écolo qui croit que les plantes ressentent l'aura de l'homme qui les travaille en gêne plus d'un. Un courtier commente: «Lui, c'est un fou!»
Trop de vin tue le vin
En fait, le secret de cet ancien disc-jockey, aujourd'hui aidé par Michel Rolland, le pape des œnologues bordelais, est peut-être de faire systématiquement le contraire des autres. Il pratique ainsi une montée en température très élevée, une macération courte et un élevage en barriques très long, qui permettent de conserver la structure du vin et la pleine couleur du raisin. En fait d'innovations, ce serait plutôt un retour aux vieilles méthodes, comme le bâtonnage des lies et la vinification en cuves de bois: «Je prends ce qui rend mon vin plus authentique; je ne suis d'aucune chapelle.»

Cet œcuménique a pourtant un credo intangible: trop de vin tue le vin. Alors, d'avril à septembre, les Thunevin - père, mère et fille - patrouillent dans les vignes pour ébourgeonner, tailler, épamprer et vendanger en vert, ne conservant qu'une grappe sur trois ou quatre. Aussi, quand les vignerons du coin produisent 58 hectolitres à l'hectare, Valandraud n'en sort, lui, que 35. Pour ses débuts, Mère Nature ne s'est guère montrée reconnaissante: en 1991, le gel a flingué la récolte. Stoïque: «Je me moquais bien de ne pas survivre, je voulais faire le meilleur vin du Bordelais.»
Fou, peut-être... Mais Robert Parker, gourou américain du Wine Advocate, qui fait la pluie et le beau temps dans le Bordelais, et Stephen Tanzer, son concurrent de l'International Wine Cellar, sont d'accord: Thunevin a produit, en 1995 et en 1996, des vins dignes des plus grands bordeaux. La première année, Archibald Johnston, héritier d'une longue lignée de négociants bordelais, lui avait dit: «Vous êtes rigolo. Je vous prends votre vin, mais je ne sais pas à qui je vais le vendre.» La réponse est désormais connue: aux Américains, aux Anglais, aux Japonais et aux Taïwanais, mais également à la grande restauration française.
«La moitié de mes acheteurs sont des spéculateurs», constate Thunevin, qui vend son vin environ 1 000 F la bouteille, pour un prix de revient oscillant entre 80 et 100 F. L'argent de la réussite servira à agrandir la maison et le chais, et à acheter un hectare supplémentaire dans un terroir bien placé.

L'ancien guichetier du Crédit agricole n'a pas d'ambitions démesurées. Sa plus grande gloire pourrait être d'avoir fait école. Des débutants se sont lancés sur ses traces, comme le propriétaire du rol-valentin, mais aussi des châteaux ayant pignon sur vigne. Les Bécot, de Beau-Séjour-Bécot, ont ainsi produit, en 1996, 9 000 bouteilles sur les 2,5 hectares de leur propriété de La Gomerie. Au-delà, sa manière de faire ne laisse pas indifférent. «On m'aime ou on ne m'aime pas, mais j'ai réveillé quelque chose», dit Thunevin. Christophe Reboulse-Salze, responsable chez CVBG, l'un des grands acheteurs du valandraud, note: «Thunevin secoue les habitudes. Mais les prix qu'il atteint montrent que cela en vaut la peine.»
Qu'importe alors cette propriétaire qui souligne, méprisante, la petitesse de son chais: «Ah! oui, valandraud, ce petit cru de garage!» Après tout, Steve Jobs, fondateur de la micro-informatique moderne, a bien démarré ainsi.
 
 
 
© L'Express 2007

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Published by Jean Luc Thunevin - dans Divers
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commentaires

mauss 04/03/2008 17:36

Toute une époque…